L’EDOUGH A-t-on le droit de le laisser mourir ?

La beauté enchanteresse du site protégé des terribles vents d’ouest et de nord ouest par l’imposant massif de l’Edough, allait permettre le développement de la cité pour en faire la quatrième ville de notre merveilleux pays. Cette magnifique contrée a de tout temps passionné les historiens et les géographes depuis l’antiquité à nos jours, décrite par Hérodote, Ptolémée, Pline l’ancien, Procope ainsi qu’El Idrissi ou El Bekri entre autres.  Appelé autrefois mont Ragoug  (El Bekri) ou mont Pappua (Procope),  le massif de l’Edough qui protège la ville, s’étend, du Cap de Garde (Ras el Hamra ou cap rouge) à l’Est, au Cap de Fer (Ras el Hadid) à l’Ouest. L’aspect de cette chaîne de montagnes attire l’attention par la variété de ses contours, présentant tantôt de légères ondulations, tantôt des crêtes arides et déchirées se découpant sur un ciel d’azur, tandis que les pentes et les ravins, parsemés de maisons de campagne, couverts d’une fraîche verdure ou de bois d’oliviers et de chênes liège, réjouissent la vue.  

Le massif de l’Edough complète donc admirablement le potentiel naturel annabi. Outre qu’il donne au port des conditions maritimes exceptionnelles en l’abritant des vents du nord-ouest, il a contribué, en effet, au développement économique de la ville par ses carrières, ses mines, son bois et son liège en même temps  qu’il  offre  aux  Annabis la fraîcheur de ses forêts d’altitude et le pittoresque   de ses côtes découpées. Les richesses forestières de l’Edough sont immenses. De grandes forêts de chênes-lièges et de chênes-zens ont, depuis le fin fond de l’histoire, été exploitées, et les produits exportés en grande quantité vers toute l’Europe.  Ces forêts ont également fourni des bois de construction pour les navires et aussi des semelles de chemin pour les voies ferrées créées en Algérie au début de la colonisation française.

Les oliviers abondent dans toutes les vallées et dans la partie basse des montagnes. Après une période faste, au siècle dernier, le commerce des huiles qui faisait de l’Algérie un pays exportateur, a diminué. Cependant, une timide reprise de l’activité est constatée ces dernières années. Parmi les autres types d’arbres on citera le pin (pour sa résine), le marronnier (introduit peut-être par des Italiens au début de la colonisation), l’aune verne (sorte de bouleau), le frêne et l’orme qui réjouissent la vue par leur vert feuillage.  Dans les ravins et profondes vallées, s’étend un autre type de végétation : on y trouve en grand nombre des jujubiers, des figuiers, des arbousiers, dont les branches servent d’appui à la vigne et au houblon sauvages ; à leurs pieds croissent le myrte, la bruyère, l’aubépine, la ronce commune (ou mûrier sauvage), l’épine blanche et les genêts ; tous ces buissons, d’espèces si différentes et d’un aspect si varié, mêlant et entrelaçant leurs rameaux, forment des taillis impénétrables et défendent l’accès des ravins.

Vastes forêts, éblouissantes  et robustes. Nos pulsions nous ramènent  toujours vers ces vieux troncs drapés de mousse de velours et ces étroits sentiers feutrés de feuilles mortes. De ces chênes orgueilleux, plus résistants que le fer et de ces buissons profonds où nul soleil ne darde ni s’aventure et dans la crainte des lieux sacrés qui nous entourent, on entend les lamentations d’une mer déchaînée. Le murmure éternel des branchages réveille en nous, comme une voix profonde, l’émoi divin de l’homme aux premiers jours du monde, dans l’ivresse du ciel, de la terre et des eaux. Le vent frais de l’aube court dans les feuillages et seul le gazouillis des milliers d’oiseaux radieux vient troubler ce grand silence. C’est dans cette nature que l’on se ressource et que notre cœur s’exalte et nous désigne le chemin de notre âme retrouvée.  Qu’on gravisse ses pentes en VTT, en randonnée pédestre ou en voiture, on doit impérativement prendre son temps pour apprécier le paysage, le panorama qui se déroule sous nos pieds est fort beau et nous offre des vues admirables d’Annaba : un spectacle enchanteur du golfe, encerclé de montagnes délicatement estompées,  assemblage de topazes, de saphirs et autres pierres précieuses d’un bleu éclatant contenu dans  une  vasque  arrondie  d’améthyste, aux pourtours sertis d’ambre ou d’opale par le sable des dunes.  A chaque virage un spectacle renouvelé, toujours plus ensorcelant, séduit le regard et l’enchante. Dans son innocente blancheur, Annaba, semble encore toute engourdie et envahie par une torpeur lascive sous les doux rayons du soleil du matin. Au fur et à mesure que l’on monte, l’horizon s’exhausse, grandit et, avec lui, l’étendue embrassée par la vue. Le panorama de la ville apparaît dans toute son étendue. Point de repère le plus élevé, le minaret de la millénaire mosquée de Boumerouane, élancé au milieu des édifices de la vieille ville, invite les fidèles à la prière. Vers l’horizon, à droite, la basilique de Saint-Augustin tourne vers la mer son altière façade et ses dômes élancés du haut de son mamelon couvert d’oliviers. Elle attire le regard par ses colossales proportions destinées à rappeler la mémoire de l’illustre père de l’Église qui honora, de sa présence, cette contrée pendant trente-deux ans et dont les œuvres et la doctrine ont donné naissance à un système de pensée. Cependant cette vision idyllique de notre région ne saurait s’éterniser. Au même titre que l’ensemble des forêts de la planète (si ce n’est plus), l’Edough lui aussi est en danger. Ainsi l’homme, être doué de raison, capable de pensée, est destiné dès lors à se représenter comme maître et possesseur de la nature. La nature ne constituant  guère  pour  lui  qu’une simple réserve de matériaux à exploiter ou de forces à maîtriser, entretenant ainsi une  nouvelle relation de l’homme avec la nature. Connaissant ainsi la nature et ses phénomènes, pouvant la transformer à son avantage, l’exploiter et la dominer, l’homme a fini par s’octroyer une place particulière au sein de celle-ci : la place de dominant, sûr de son fait, et avide de puissance.

La menace n’était pas évidente tant que la densité humaine n’était pas importante dans cette région. L’équilibre était maîtrisé tant que l’autochtone,   vivant   parmi  les  animaux sauvages, se contentait de l’abattage de quelques arbres. Les différents colonisateurs venus occuper la région n’osaient guère s’aventurer dans ces forêts sauvages, préférant exploiter les villes côtières et les plaines environnantes. Ce n’est qu’au XIXème siècle, avec la colonisation française que l’Edough va connaître une radicale transformation. La confiscation des terres tribales, la création de villages pour les colons agriculteurs et forestiers, le travail des bûcherons et scieurs pour alimenter   les   forges,   les   cheminées,   les usines et la construction, la réalisation de routes traversant le massif, la chasse et l’exploitation minière des riches sous-sols de l’Edough contribueront au déséquilibre de cet écosystème millénaire, à la déforestation,  à de fréquents incendies dévastateurs et à la disparition de nombreuses espèces d’animaux.

Au fur et à mesure que l’homme « avance », la forêt recule.  

À l’indépendance, les choses ont même empiré, l’ignorance des uns, la voracité des autres y contribuant lourdement. Par insuffisance de moyens de contrôle et du fait d’une réglementation obsolète, l’abattage des arbres a continué (le plus souvent clandestinement) pour   le chauffage ou pour la construction.  

Le surpâturage, de son côté, a prolongé la destruction de la végétation et empêché sa régénération (la chèvre, animal dévastateur par excellence, au même titre que l’homme). Les incendies ravageurs ont continué, causés par des mégots de cigarette balancés des voitures par quelques inconscients ou allumés volontairement par des bergers pour débroussailler et renouveler le pâturage. Ils ont même augmenté (pour raisons de sécurité ?) durant la décennie noire. Les mines ont continué à être exploitées, jusqu’à épuisement, sans tenir compte de l’impact sur l’environnement. Les villages grandissent et deviennent de gros bourgs. Le béton avance, la forêt recule et les jardins fleuris disparaissent. La construction n’est ni normalisée, ni maîtrisée. Souvent anarchiques, les ouvrages, sans goût, dénotant un arrivisme avéré, se multiplient partout, n’épousent nullement le site, agressent la vue et ressemblent plus à des bunkers à multiples étages faisant ressortir les signes ostentatoires d’une avidité dévastatrice, d’une richesse trop vite possédée.

  

Leurs évacuations ont quelquefois rencontré, dans les fissures des roches, l’eau des sources autrefois délicieuses mais aujourd’hui taries ou polluées. Avec cette concentration croissante de la population dans les agglomérations,  le problème est partie intégrante des maux de la société : pollution, ordures et incivisme font le reste. Des tonnes d’ordures, pour la plupart non recyclables, jonchent le sol le long des routes de montagne et même au plus profond de la forêt : canettes de bières, sachets d’emballage plastique multicolores emportés au gré du vent ou accrochés dans les buissons (un sac d’emballage plastique est fabriqué en une seconde, a une durée moyenne d’utilisation de 20 minutes et mettrait 400 ans à se décomposer dans la nature. Un chewingum mettrait cinq ans, un mégot de cigarette un à dix ans et une canette en aluminium cent ans !).

  

Le tracé de nouvelles routes à travers le massif de l’Edough, le projet d’une route de corniche, la création d’une zone d’extension touristique, autant de projets concoctés, mais y-a-t-il vraiment eu une étude sur l’impact environnemental ? A-t-on réfléchi, au moins quelques secondes, à l’accélération du risque d’érosion, la perte des sols et la menace sur la faune et la flore sauvages, ainsi que les ressources en eau ? Sait-on réellement ce que veut dire écosystème? 

La façade maritime de l’Edough n’est pas épargnée. Du Cap de Fer au Cap de garde, la pollution a gagné les lieux, les détritus sont partout : agressant les regards, un nombre impressionnant de sachets, de bouteilles, de bidons et de vieux jerricans en plastique flottent, balancés au gré des vagues et des courants, se désagrégeant avec le temps en micro-fragments offrant une véritable « soupe de plastique » à ingérer par les poissons et même le plancton, apportant ainsi une contribution à la pollution de la Méditerranée et à la raréfaction des ressources halieutiques.

«Quand le dernier arbre sera abattu,   

la dernière rivière empoisonnée,        

le dernier poisson capturé,

alors seulement vous vous apercevrez que l'argent ne se mange pas ! »

telle est la prophétie d'un Amérindien Cree.

Devant ce sinistre tableau apocalyptique, l’Edough et son véritable autochtone ne doivent pas baisser les bras. Même si cela semble irrémédiablement perdu, il faut y croire encore ! On voudra toujours entendre le murmure des ruisseaux, le bruissement du vent dans les branches des arbres millénaires et le gazouillis des oiseaux, car la destruction des forêts n’est pas une fatalité : dans le monde entier, des hommes et des femmes se battent pour leur sauvegarde.

Citoyens, scientifiques, politiques, continuent d’alerter sur les menaces qui pèsent sur elles et proposent des alternatives pour les protéger ! Il nous appartient donc à nous tous d’œuvrer pour faire de la région du mont de l’Edough, un parc national protégé, synonyme de l’importance de la prise de conscience écologique chez les citoyens.

Une citation interpelle nos consciences :

« La terre ne nous appartient pas, nous l’empruntons à nos enfants ».

Dr Mourad BOUMAZA

Commentaires (1)

1. Tarek 30/12/2013

Excellent. Congratulations to the author by the literary quality of the writing and the relevance of the subject.

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